Ni voitures, ni réseau téléphonique : l'île fantôme du Canada où des visiteurs continuent de séjourner

Baie.
    • Author, Jennifer Bain
    • Role, BBC Travel
  • Published
  • Temps de lecture: 9 min

Autrefois cœur battant de l'industrie de la pêche au Labrador, Battle Harbour a connu une seconde vie en devenant un refuge insulaire, quasi exempt de toute trace de modernité.

Sur le quai, quelques résidents permanents se sont rassemblés. Les manches retroussées, quatre pêcheurs — des habitants de cette île isolée du Labrador — s'affairent à préparer la morue. Derrière eux, des négociants en costume et d'autres pêcheurs, certains vêtus de cirés imperméables, ont pris la pose pour une photo de groupe devant un bâtiment en planches blanches aux bordures rouge ocre.

Mais, à mesure que notre traversier approche du quai, un détail frappe : tout le monde est aussi gris que le ciel, et personne ne bouge.

Je secoue la tête et me rappelle que j'arrive dans un lieu qui se définit fièrement comme étant "à plusieurs kilomètres de la normalité". Si ces hommes ont bel et bien existé vers 1900 — à l'époque où cet endroit était la capitale mondiale de la morue salée —, ils ont depuis été extraits de photographies d'archives pour être transformés en silhouettes en carton grandeur nature.

"Bienvenue à Battle Harbour", lance Peter Bull, directeur général du Battle Harbour Historic Trust, alors que nous débarquons du traversier en empruntant une passerelle en bois.

Des silhouettes en carton grandeur nature font revivre l’époque où Battle Harbour était un port de pêche prospère.
Légende image, Des silhouettes en carton grandeur nature font revivre l'époque où Battle Harbour était un port de pêche prospère.

Bull passe rapidement en revue les aspects pratiques. Le déjeuner est prévu dans une demi-heure, à 12 h 30. Une visite commence à 13 h 30. Une famille de renards polaires vit dans l'ancien cimetière. Deux anciennes tours de radiocommunication historiques doivent être préservées. Il n'y a pas de réseau de téléphonie mobile et un seul point d'accès Wi-Fi commun. Le soleil se lève à 6 h 19. Wanda Fifield m'accompagnera jusqu'à ma chambre.

"Voici le système d'urgence ; il suffit d'activer ce bouton", explique Fifield en s'arrêtant devant un talkie-walkie, dans le couloir près de ma chambre. "En cas de problème durant la nuit — si vous êtes malade, blessé ou autre —, appuyez simplement sur ce bouton carré. Expliquez votre situation et précisez que vous séjournez au Merchant Building, car ils doivent savoir vers quel bâtiment se diriger."

Avec ses maisons en bois restaurées, ses anciens appontements de pêche — où l'on traitait autrefois les prises — et ses 16 résidences estivales privées, Battle Harbour semble remarquablement bien préservé.

Pourtant, cela fait plus d'un demi-siècle que personne n'y vit à l'année, et bien plus longtemps encore depuis l'époque où le site faisait office de capitale officieuse du Labrador.

J'ai deux nuits pour faire un bond dans le passé.

Battle Harbour compte 16 résidences estivales privées, mais aucune population permanente.
Légende image, Battle Harbour compte 16 résidences estivales privées, mais aucune population permanente.
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Se rendre à Battle Harbour est une aventure en soi. Il faut d'abord prendre l'avion jusqu'à Happy Valley-Goose Bay — un nom charmant — sur le continent, au Labrador, puis parcourir cinq heures de route le long de l'autoroute "Expedition 51°", bordée par la forêt, en espérant apercevoir un orignal et en rêvant de trouver des toilettes extérieures. Il n'y a aucun service sur la majeure partie du trajet.

Depuis le quai de Mary's Harbour, on embarque ensuite sur le "traversier" quotidien réservé aux visiteurs — une appellation bien pompeuse pour un bateau si petit que vos bagages pourraient finir empilés dans les toilettes.

Sur une distance de 14,5 km (9 miles), le bateau longe un littoral escarpé parsemé d'îles côtières ; par temps de brouillard, ces lieux prennent des allures surnaturelles, tandis que sous un ciel gris, ils paraissent empreints d'une certaine désolation. Des goélands, des mouettes tridactyles et des fous de Bassan peuvent planer aux côtés du navire ; il arrive aussi que l'on y croise des icebergs, des baleines à bosse ou des petits rorquals.

Lorsque les bâtiments de Battle Island apparaissent enfin, il est difficile d'imaginer que cette minuscule île, longue d'à peine 800 mètres (un demi-mile), grouillait autrefois de pêcheurs et de marchands.

Dans les années 1770, le marchand anglais John Slade y établit un comptoir commercial, qui devint une porte d'entrée vers les riches zones de pêche du Labrador. On y transformait la morue salée, destinée à l'exportation vers l'Europe, les Caraïbes et au-delà. À son apogée, l'île comptait un hôpital, une école, une église et une station de radiotélégraphie, ainsi qu'une population permanente d'environ 300 habitants. Des milliers de pêcheurs saisonniers y transitaient également : certains vivaient à bord de leurs goélettes, tandis que d'autres érigeaient des abris temporaires sur la terre ferme.

Cependant, la prospérité de Battle Harbour finit par décliner. Un incendie dévastateur en 1930, l'épuisement des stocks de poisson et un programme provincial de relocalisation dans les années 1960 vidèrent peu à peu l'île de ses habitants. Dès les années 1970, les derniers résidents permanents avaient quitté les lieux.

De l’autre côté du détroit, face à Battle Harbour, l’île Great Caribou propose des sentiers de randonnée et des vues imprenables sur la côte rocheuse du Labrador.
Légende image, De l'autre côté du détroit, face à Battle Harbour, l'île Great Caribou propose des sentiers de randonnée et des vues imprenables sur la côte rocheuse du Labrador.

Le coup de grâce pour l'île survient le 2 juillet 1992, lorsque le gouvernement fédéral instaure un moratoire sur la pêche à la morue, entraînant la fermeture de cette activité et privant instantanément 30 000 personnes, à travers Terre-Neuve-et-Labrador, de leur emploi.

Aujourd'hui, Battle Harbour a des allures d'île fantôme ; ses bâtiments restaurés témoignent d'un monde qui a pratiquement disparu. Géré par une fondation, ce site historique — où la circulation automobile est interdite — n'accueille des visiteurs que pendant environ trois mois chaque été. Pourtant, pour ceux qui la connaissent le mieux, l'île est tout sauf oubliée.

Les liens qui unissent Bull à Battle Harbour remontent à plus d'un siècle, à l'époque où son grand-père pêchait le long de la côte du Labrador. Il y travaille depuis 2013, résidant sur l'île durant la majeure partie de l'été, avant de regagner son domicile à St. John's chaque mois de septembre, avec une réserve de morue, de calmar, de maquereau et de baies — notamment des chicoutés et des airelles — suffisante pour passer l'hiver.

"Quand je mourrai, mes cendres seront dispersées là où je cueille des airelles", confie-t-il, "et je reviendrai sous la forme d'une airelle."

Peter Bull, directeur exécutif du Battle Harbour Historic Trust, contribue à la préservation des bâtiments historiques et du patrimoine lié à la pêche sur l’île.
Légende image, Peter Bull, directeur exécutif du Battle Harbour Historic Trust, contribue à la préservation des bâtiments historiques et du patrimoine lié à la pêche sur l'île.

Nelson Smith entretient un lien de toute une vie avec Battle Harbour. Il a participé à la restauration de ses bâtiments historiques et y guide des visites depuis près de trente ans.

"Chaque bâtiment a une odeur différente, en raison des marchandises qui y étaient autrefois entreposées", explique Smith avec son fort accent du Labrador. "Si vous m'entendez utiliser un mot que vous ne comprenez pas, arrêtez-moi et j'essaierai de vous l'expliquer."

Dans le parler terre-neuvien, cet ensemble de bâtiments imprégnés d'odeurs anciennes est désigné par le terme "the rooms", tandis que les différents entrepôts — appelés "stores" — tirent leur nom de ce qu'ils contenaient autrefois. Le "Pork Store" (entrepôt à porc) dégage une légère odeur de mélasse, tandis que le "Salt Store" (entrepôt à sel) renferme encore ce minéral autrefois utilisé pour conserver la morue.

La visite se poursuit, ponctuée par d'autres silhouettes grandeur nature : un marchand élégant, un jeune pêcheur debout dans une barque en bois, et un pêcheur plus âgé assis près d'une trappe à morue.

"Pour moi, la morue salée est meilleure quand elle a deux ans de séchage", confie Smith, en expliquant comment la morue était nettoyée, salée, puis séchée sur des structures en bois surélevées, en plein air, appelées "flakes".

Dans le grenier du "Salt Store", je me tiens à l'endroit même où l'explorateur polaire américain Robert E. Peary a tenu deux conférences de presse en 1909, affirmant avoir atteint le pôle Nord. C'est depuis la station Marconi, située à proximité, qu'il a transmis le premier récit de son expédition au *New York Times*.

Les visiteurs peuvent passer la nuit dans les bâtiments historiques, notamment l’ancien Merchant Building.
Légende image, Les visiteurs peuvent passer la nuit dans les bâtiments historiques, notamment l'ancien Merchant Building.

Les visiteurs peuvent même passer la nuit dans certaines de ces structures historiques. Je loge dans la chambre Harry Smith du Merchant Building, du nom d'un employé de l'ancien magasin général de l'île. Il y a aussi cinq cottages restaurés et 12 autres chambres avec salle de bains.

Une couette recouvre mon lit en bois et un radiateur combat le froid qui persiste dans l'ancien bâtiment, malgré sa restauration. Il n'y a pas de télévision et le seul bruit est le calme. M'installant dans un fauteuil pivotant, je fais face à la mer en feuilletant le livre d'or.

"La meilleure vue de l'île. L'iceberg était encadré par notre fenêtre."

"Une expérience qu'il faut vivre plutôt qu'expliquer."

"Tant de sérénité."

Au dîner – où sont servis de l'omble chevalier du Labrador, du cabillaud poêlé et une tourte à l'orignal, le tout partagé autour de grandes tables communes – il est question d'aurores boréales. Je passe donc une première nuit agitée, à guetter par la fenêtre et à sortir régulièrement sur la terrasse qui fait le tour du bâtiment. J'ai plus de chance au lever du soleil : en empruntant un sentier de terre qui mène au vieux cimetière, j'aperçois des renards sortant de leur terrier, à flanc de colline rocheuse.

Le vieux cimetière, l’un des deux que compte l’île, renferme des tombes vieilles de plusieurs siècles.
Légende image, Le vieux cimetière, l'un des deux que compte l'île, renferme des tombes vieilles de plusieurs siècles.

Depuis le cimetière, j'emprunte le sentier de Battle Harbour pour une promenade de 1,9 km (1,2 mile) qui passe devant un cimetière plus récent et un mémorial dédié à trois hommes ayant péri dans le crash d'un hydravion en 1976. Deux garçons du coin sont tombés par hasard sur l'épave, dont certains vestiges sont encore présents sur place. L'un d'eux s'appelait Smith.

Vers la fin du sentier, j'aperçois les tours Marconi, le dernier couple de tours de ce type encore existant en Amérique du Nord. Érigées en 1906 puis reconstruites en 1931 — et reposant sur un système de télégraphie sans fil par ondes radio mis au point par l'Italien Guglielmo Marconi —, elles servaient autrefois à guider les marins et à transmettre des messages.

"Ils sont tout à fait remarquables et constituent un élément important du paysage urbain local", explique Bull. L'organisation cherche à réunir 200 000 dollars canadiens (plus de 83 millions FCFA) pour les restaurer.

La station de radio historique Marconi de Battle Harbour a contribué à connecter le Labrador éloigné au reste du monde.
Légende image, La station de radio historique Marconi de Battle Harbour a contribué à connecter le Labrador éloigné au reste du monde.

Des vents violents anéantissent mes projets de pêche à la morue, mais je parviens à faire une courte excursion en bateau jusqu'au cap Saint-Charles pour me tenir au point le plus à l'est de l'Amérique du Nord continentale. Je traverse ensuite le chenal à toute vitesse pour randonner sur l'île Great Caribou, où je rencontre Tanya Russell, une postière locale et photographe amateur, au milieu d'une myrtille.

Russell me confie qu'elle adore "le calme, l'eau, l'air marin, les oiseaux, les renards – absolument tout à Battle Harbour. Et on y rencontre plein de gens formidables."

Pour mon dernier petit-déjeuner, il est temps de dire au revoir aux autres clients et aux silhouettes grandeur nature. Je mange près d'une silhouette reproduite à partir d'une photographie emblématique en noir et blanc prise à Battle Harbour il y a plus d'un siècle : un garçon sombre flanqué de deux énormes morues. Ce garçon, Victor Croucher, est enterré sur l'île, mais ici, dans la salle à manger, il plane comme une présence fantomatique de plus dans un lieu qui refuse obstinément de mourir.