"Objet de désir" : comment la déesse grecque antique Aphrodite est devenue un symbole controversé de l'amour et du sexe

Crédit photo, Le musée Ashmolean
- Author, Matthew Wilson
- Role, BBC News
- Published
- Temps de lecture: 9 min
Les œuvres d'art représentant Aphrodite, la déesse grecque antique de l'amour et de la beauté, ont longtemps été qualifiées d'obscènes, car elles objectivaient le corps féminin. Comment est-elle devenue l'une des figures les plus controversées de l'histoire de l'art ?
La nudité d'Aphrodite (ou Vénus, comme l'appelaient les Romains de l'Antiquité) fait l'objet de débats depuis des siècles.
En 1880, l'écrivain Mark Twain, choqué, qualifia la Vénus d'Urbino (1534) de Titien de « tableau le plus répugnant, le plus vil et le plus obscène que le monde possède ». En 1914, la suffragette Mary Richardson a donné au moins trois coups de couperet à la « Vénus de Rokeby » (vers 1647-1651) de Diego Velázquez, en plein cœur de la National Gallery de Londres. « Je n'aimais pas la façon dont les visiteurs masculins la dévisageaient toute la journée », a-t-elle expliqué par la suite.
« Aphrodite : The Making of a Goddess », une nouvelle exposition présentée au musée Ashmolean d'Oxford, explore l'histoire de la déesse. Elle permet de comprendre comment celle-ci est devenue un véritable sujet de controverse culturelle.
Il existe deux versions de son mythe fondateur : l'une mythologique et l'autre historiquement exacte, et aucune des deux ne la présente particulièrement comme une future source de troubles. Dans le mythe, l'histoire commence lorsque Cronos castre son père Ouranos et jette ses parties génitales à la mer ; de l'écume se mit à bouillonner à la surface, et de là surgit une Aphrodite déjà toute formée. Elle glissa sur les vagues jusqu'à l'île de Chypre, où ses pas firent miraculeusement fleurir des fleurs sur la terre.
La version historique de la naissance d'Aphrodite prend également racine à Chypre, où elle est apparue en tant que divinité vers 1200 av. J.-C. Si elle constituait un ajout inédit au panthéon, elle présentait des traits qui, semble-t-il, avaient évolué à partir de figures divines plus anciennes du Proche-Orient, telles qu'Ishtar, Astarté et Hathor. Pour ces déesses archaïques, "la sexualité, l'amour et la fertilité constituaient les caractéristiques fondamentales", explique à la BBC Anja Ulbrich, commissaire de l'exposition à l'Ashmolean ; "mais elles remplissaient toutes des fonctions multiples".
Il en allait de même pour Aphrodite qui, à ses débuts, n'était pas seulement la déesse de l'amour romantique, mais celle de tout amour physique et de la procréation — tant dans les règnes animal et végétal que dans le monde humain. Sa personnalité comporte par ailleurs d'autres facettes, peut-être moins connues. Elle a pris part à la guerre de Troie ; cet aspect guerrier de sa nature lui a valu d'être vénérée par la marine de la Grèce antique.

Crédit photo, La National Gallery, Londres
Aphrodite peut également se prévaloir d'être, rien de moins, la fondatrice de la civilisation romaine. Un récit mythologique relate sa liaison avec le prince troyen Anchise ; leur fils Énée s'est réfugié en Italie après la chute de Troie – et ses descendants auraient fondé la ville de Rome.
Après sa première apparition à Chypre, au XIIIe siècle av. J.-C., Aphrodite a suscité un vif engouement, et son culte s'est propagé dans toute la Grèce antique. Pourquoi exerçait-elle une telle fascination ? "La fertilité, l'amour et la procréation sont des thèmes universels, quelle que soit la culture", explique Ulbrich. "L'un de ses noms est "Pandemos" : la déesse de tous. Elle ne concerne pas seulement les guerriers ou les femmes ; l'amour touche tout le monde et toute chose. Il imprègne la vie."
Un nouveau genre de nudité
Des informations vérifiées à portée de main
Cliquez ici et abonnez-vous !
Fin de Promotion WhatsApp
Jusque-là, rien de controversé. Pendant plusieurs siècles, les artistes ne cherchaient pas à distinguer Aphrodite des autres déesses olympiennes. À ses débuts, elle n'était généralement pas représentée nue, et certainement jamais dans les poses suggestives qu'on lui associe aujourd'hui. Mais, vers 350 av. J.-C., une œuvre est apparue et a tout changé.
L'Aphrodite de Cnide, réalisée par Praxitèle (vers 350 av. J.-C.), fut la première représentation d'une femme entièrement nue dans la Grèce antique. La sculpture originale a disparu, mais nous pouvons nous faire une idée précise de son apparence grâce à des copies romaines ultérieures, comme la Vénus du Capitole (vers 160 av. J.-C.).
Avant Praxitèle, seules les figures masculines étaient représentées dévêtues. "Célébrer la beauté physique masculine par la nudité était tout à fait courant dès le VIIe ou le VIe siècle av. J.-C.", explique Ulbrich. Praxitèle a donc choisi d'appliquer cette même approche à la beauté physique féminine.

Crédit photo, Le musée Ashmolean
La nudité d'Aphrodite était d'une nature différente. En y regardant de plus près, on constate à quel point elle se distingue de la nudité telle qu'elle est représentée dans la sculpture masculine grecque : tout réside dans le langage corporel. L'Aphrodite de Praxitèle est saisie en plein bain. Elle semble timide et vulnérable, cherchant à se couvrir par pudeur ou par gêne, alors que, dans l'art grec, le corps masculin nu était toujours dépeint avec assurance et héroïsme. Comme l'explique Ulbrich : "cela découle principalement de la manière dont elle est présentée dans les mythes, où elle passe son temps à se baigner et à soigner sa beauté physique."
Dans l'œuvre de Praxitèle, cependant, les mains d'Aphrodite sont légèrement écartées du corps, permettant au spectateur, selon l'angle sous lequel il observe la statue, d'apercevoir son corps dénudé. C'est une œuvre qui invite à l'interaction et récompense la curiosité sensuelle du spectateur. Ces techniques artistiques novatrices allaient susciter des débats passionnés au cours des siècles suivants ; on a même donné un nom à la posture adoptée par la sculpture de Praxitèle : la *Venus Pudica* (la Vénus pudique).
L'Aphrodite de Cnide était "révolutionnaire", souligne Ulbrich. Avant Praxitèle, on pouvait identifier Aphrodite dans la sculpture grâce à divers vêtements, bijoux ou autres attributs. Après lui, explique-t-il, "la nudité prend, en quelque sorte, le dessus".
Il convient de rappeler qu'un corps nu est un élément tout à fait naturel, qui ne prête pas à controverse en soi. Ce qui a rendu Aphrodite si provocante aux yeux des époques ultérieures, ce n'est pas le fait qu'elle soit dévêtue, mais la manière dont son corps est mis en scène pour satisfaire le regard du spectateur. Elle se trouve ainsi transformée en objet de désir.
La sculpture originale de Praxitèle fut une telle source d'inspiration qu'elle fut par la suite copiée des milliers de fois par des sculpteurs romains ; la Vénus du Capitole n'en est qu'un exemple célèbre. La "Vénus pudique" (Venus Pudica) a inauguré une nouvelle manière de concevoir le corps féminin dans l'art, une approche qui s'est diffusée dans tous les territoires sous domination de l'Empire romain, notamment en Europe, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.
La renaissance érotique d'Aphrodite
Mais cette influence ne se limitait pas au monde antique. À la Renaissance, les artistes se mirent à rechercher et à copier les sculptures classiques avec une détermination inédite depuis un millénaire. L'un des modèles les plus admirés fut celui de la "Vénus pudique". Ainsi, Aphrodite — dans sa représentation nue, séduisante et empreinte de pudeur, telle qu'imaginée par Praxitèle — renaquit sous le pinceau de Masaccio, Botticelli, Raphaël et Titien, des artistes qui allaient devenir, par la suite, les "grands noms" de l'histoire de l'art. Si certains artistes reprirent cette posture pour représenter Aphrodite, beaucoup l'adoptèrent pour d'autres figures féminines. Elle inspira également d'autres créateurs à concevoir de nouvelles poses, fondées sur ce même principe essentiel : celui d'une nudité empreinte de retenue.

Crédit photo, Le musée Ashmolean
Ainsi, par le biais de reprises répétées de la "Vénus pudique" (Venus Pudica) par les artistes, la figure féminine objectivée est devenue une composante indélébile du canon de l'histoire de l'art. Rubens et Velázquez l'ont réincarnée à l'époque baroque ; elle a ensuite été remise à l'honneur par Cabanel et Manet au XIXe siècle, puis par Modigliani et Yves Klein au XXe siècle. L'indignation exprimée par Mark Twain et Mary Richardson constitue une réaction à cette histoire de l'érotisation d'Aphrodite.
Anja Ulbrich explique à la BBC que la déesse a été représentée de manières très variées, et que la sculpture de Praxitèle ne devrait pas nécessairement constituer notre vision de référence à son sujet. L'une des pièces exposées à l'Ashmolean, réalisée dans le Northumberland, montre Aphrodite en train de se baigner. À une telle distance de la Méditerranée, remarque Anja Ulbrich avec un sourire, "elle a l'air passablement agacée par le froid".
Plus récemment, et en dehors de l'influence de Praxitèle, Aphrodite est souvent représentée sous un jour différent, parfois même comme une icône de l'émancipation. En 2023, Beyoncé a ouvert un concert en faisant son entrée sur scène dans un coquillage géant, vêtue d'une robe ornée de motifs représentant les mains de la "Vénus pudique". Björk, Lady Gaga, Kylie Minogue et le groupe Bananarama ont toutes consacré des chansons à la déesse.

Crédit photo, Getty Images
En tant que symbole de la beauté absolue et du désir, Aphrodite a été adaptée et réinterprétée pour répondre aux attentes de son public depuis 3 000 ans – une longévité remarquable pour une divinité de la Grèce antique. Autre fait saisissant : une seule sculpture – l'Aphrodite de Cnide, œuvre de Praxitèle – a profondément façonné notre rapport à la nudité.
Rien n'indique que son emprise sur les affaires humaines soit près de s'estomper, ni que les controverses qu'elle suscite soient sur le point de s'apaiser. La question de la beauté et de la manière dont elle est appréhendée restera toujours d'actualité, faisant sans cesse l'objet de débats qui reflètent l'évolution de l'opinion publique au fil du temps. "Selon le contexte, les gens l'ont réduite à ce dont ils avaient besoin ou à ce qu'ils désiraient", explique Ulbrich. "Elle est extrêmement polyvalente, vous savez."


























