Le Coranisme : son origine, ses croyances et son influence au Nigéria

Crédit photo, Sheikh Yahaya Masussuka
- Author, Isiyaku Muhammed
- Role, BBC News, Abuja
- Published
- Temps de lecture: 7 min
Ces dernières années, un débat croissant s'est développé dans le nord du Nigéria concernant les groupes dits "Quraniyyun" ou "Qurani zalla", c'est-à-dire ceux qui considèrent que le Coran seul suffit comme fondement de l'islam, sans référence aux hadiths du Prophète Mohamed ni à la jurisprudence des savants.
Ce débat a pris de l'ampleur, notamment avec l'émergence de prédicateurs et de commentateurs sur les réseaux sociaux qui diffusent cette idéologie et sont perçus comme contribuant à moderniser le système.
Plus tôt cette semaine, des hommes armés ont abattu un éminent érudit islamique, le cheikh Yahaya Masussuka, figure importante de la diffusion de cette idéologie, en particulier dans les médias modernes.
Le groupe Ansaru, lié à Al-Qaïda, a revendiqué l'assassinat, bien que certains de ses disciples reconnaissent une faille dans le code religieux.
Quel est l'enseignement de ces croyants ? Quand ce système s'est-il répandu pour la première fois ? Et d'où viennent-ils ?
Les origines du coranisme dans le monde
Dans son article intitulé « Scripture, Science & Sense: A Neo-Quranist's Discourse in Northern Nigeria », le Dr Murtala Uba Mohammed explique que l'émergence de cette nouvelle forme de coranisme dans le nord du Nigeria représente un tournant important dans la pensée islamique, car elle remet en question le système de savoir religieux musulman construit au fil des siècles.
Selon l'auteur, l'idée selon laquelle le Coran seul suffit comme source de référence pour les prescriptions et jugements religieux n'est pas entièrement nouvelle. Il affirme qu'à l'aube de l'histoire de l'islam, certains groupes débattaient déjà de la place et de l'autorité des hadiths.
Il cite notamment des groupes tels que :
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Les Mu'tazilites
Un courant qui accordait une place prépondérante à la raison dans l'interprétation de la religion.
Les Kharijites
Qui défendaient le principe : « Lā hukma illā lillāh » (« Il n'y a de jugement que celui d'Allah »).
Toutefois, l'auteur met en garde contre une assimilation trop rapide entre ces groupes et les coranistes contemporains. Selon lui, ces courants historiques n'ont jamais rejeté les hadiths dans leur totalité.
Comme il l'écrit :
« Leur réapparition avec une telle vigueur au XXIe siècle, notamment à travers l'essor de leurs débats dans le nord du Nigeria, a ouvert de nouvelles discussions sur l'étude de l'islam, en particulier sur l'interprétation et l'utilisation du Coran. »
Le Dr Murtala affirme également qu'« il est important de comprendre comment les mouvements de réforme religieuse se sont développés dans le nord du Nigeria. Depuis l'introduction de l'islam entre les XIe et XIVe siècles, des érudits et des dirigeants ont cherché à renforcer et à promouvoir les enseignements islamiques », explique-t-il.
L'auteur cite des souverains tels que :
Mai Humai et Mai Idris Alooma à Borno, l'émir de Kano, Alu Yaji, Muhammadu Rumfa, et les érudits de Katsina associés au centre de Gobarau.
Tous ont œuvré dans le cadre de l'islam sunnite, qui intègre le Coran et les hadiths. L'auteur souligne toutefois que le tournant majeur et la transformation furent le jihad du cheikh Ousmane Danfodio au XIXe siècle, qui fonda l'Empire du Sokoto et mit en place un système d'éducation et de droit basé sur le Coran, les hadiths et la jurisprudence.
Murtala Uba Mohammed insiste sur le fait que presque toutes les réformes religieuses de l'histoire se sont inscrites dans le cadre de l'éducation islamique traditionnelle.
"Dans l'histoire islamique, une réforme signifie généralement un perfectionnement et une amélioration, et non la destruction complète de l'ancien système."
L'émergence du mouvement du Coran seul à l'époque moderne
L'auteur souligne que c'est aux XIXe et XXe siècles que le mouvement coraniste moderne a commencé à se structurer.
Il explique qu'en Inde et au Pakistan, des personnalités comme Sir Syed Ahmad Khan et Aslam Jairajpuri Ghulam Ahmad Perwez ont été les premières à appeler à un réévaluation du statut des hadiths.
« Plus tard, est apparu le mouvement Ahl al-Qur'an, qui a ouvertement affirmé que le Coran constituait l'unique source de l'autorité religieuse. »
Il ajoute qu'en Égypte, « des réformateurs comme Muhammad Abduh ont accordé une grande importance à l'usage de la raison dans la compréhension de la religion. Bien qu'ils n'aient pas rejeté les hadiths, leur approche intellectuelle a contribué à ouvrir la voie aux nouveaux partisans de la doctrine du "Coran seul". »
Figures marquantes du mouvement coraniste dans le monde
L'auteur cite plusieurs personnalités qui ont contribué à la diffusion de cette pensée :
Rashad Khalifa
Connu pour sa théorie du « Code 19 », selon laquelle une structure mathématique fondée sur le nombre 19 révélerait l'organisation du Coran. Il utilisait les mathématiques comme outil d'interprétation du texte coranique.
Ahmed Subhy Mansour
L'une des figures les plus connues de la promotion du coranisme sur Internet et les plateformes numériques.
Edip Yüksel
Auteur et intellectuel qui s'est attaché à concilier la doctrine du coranisme avec la raison, la pensée critique et la recherche contemporaine.
Kassim Ahmad
Philosophe malaisien dont l'ouvrage Hadis: Satu Penilaian Semula (« Les hadiths : une réévaluation ») a contribué à renforcer et populariser le courant coraniste.
Selon l'auteur :
« L'une des caractéristiques qui distinguent le mouvement coraniste contemporain est son utilisation d'Internet et des réseaux sociaux pour diffuser ses idées. »
L'arrivée du coranisme au Nigéria
L'arrivée du coranisme au Nigeria
Selon Murtala Uba Mohammed, le coranisme n'est devenu influent dans le nord du Nigeria que relativement récemment.
Il explique que tous les grands mouvements de réforme islamique au Nigeria, depuis Shehu Danfodiyo jusqu'à Izala et d'autres, ont continué à reconnaître l'autorité des hadiths et de la jurisprudence élaborée par les savants musulmans.
Toutefois, il a existé dans l'histoire certains groupes qui présentaient des similitudes avec le coranisme.
Parmi eux figurent :
- Les Salihawa
- Les Digawa
- Les Isawa
- Les Yanfukafukai
- Les Maitatsine
Le chercheur souligne que certains de ces groupes rejetaient certains hadiths ou certains enseignements des savants religieux.
Cependant, l'auteur précise que les adeptes contemporains du coranisme se distinguent de ces groupes historiques en ce qu'ils s'appuient sur le langage de la science, de la raison et de la modernité pour défendre leurs convictions.
Masussuka et le mouvement coraniste contemporain au Nigeria
Parmi les personnes ayant le plus contribué à la diffusion de cette doctrine dans le nord du Nigeria figure Malam Yahaya Masussuka.
L'auteur le décrit comme :
« L'un des principaux représentants du mouvement coraniste contemporain dans le nord du Nigeria. »
Selon lui, Masussuka était issu d'une famille originaire de Katsina, installée par la suite dans le village de Masussuka, situé à Ningi, dans l'État de Bauchi. Il explique également que le prédicateur défunt a d'abord été formé dans la tradition tijane (Tijaniyya) avant d'adopter par la suite la doctrine du « Coran seul ».
Le Dr Murtala souligne que Yahaya Masussuka a apporté une nouvelle dimension au mouvement en modernisant la diffusion de ses idées grâce à :
- l'utilisation des réseaux sociaux ;
- les interventions et débats à la radio ;
- les apparitions à la télévision.
Cette approche lui a permis de toucher un public beaucoup plus large que les générations précédentes de coranistes.
La compréhension des coranistes
Le Coran seul suffit
L'universitaire explique que le principal fondement de leur doctrine est que le Coran est complet en lui-même et ne nécessite pas le recours aux hadiths.
Le rejet des hadiths
Les partisans de cette doctrine considèrent que la plupart des hadiths sont des récits dont l'authenticité ne peut être établie avec certitude. Ils estiment donc qu'ils ne devraient pas constituer une source de normes ou de prescriptions religieuses.
L'importance accordée à la raison
Ils accordent une place centrale à la raison et à la réflexion dans la compréhension de la religion.
Le refus de l'autorité des écoles juridiques
Ils ne considèrent pas comme obligatoire de suivre les enseignements des grandes écoles de jurisprudence islamique, ni ceux d'érudits tels que l'imam Malik, Abou Hanifa, l'imam Chafii ou l'imam Ahmad ibn Hanbal.
Interpréter le Coran par le Coran
Yahaya Masussuka s'appuie sur ce qu'il appelle le « Tafsīr al-Qur'ān bi al-Qur'ān »,
c'est-à-dire l'interprétation des versets du Coran à la lumière d'autres versets du Coran, sans recourir prioritairement aux hadiths ou aux commentaires classiques.
L'impact de cette doctrine
Murtala Uba Mohammed a noté que certains érudits ont fait l'éloge de Masussuka, déclarant : "Masussuka a démontré une connaissance approfondie des questions religieuses."
Grâce aux réseaux sociaux, les opinions des érudits coranistes ont pu toucher les jeunes, les personnes instruites et les internautes.
Sheikh Yayaha Masussuka
Figure controversée mais influente du coranisme au nord du Nigeria, Cheikh Yahya Masussuka a consacré plus de trente ans à la prédication religieuse.
Formé dans les cercles islamiques traditionnels avant d'adopter la doctrine du coranisme, il a popularisé ses idées grâce aux médias et aux réseaux sociaux, touchant particulièrement les jeunes et les internautes.
Son parcours a été marqué par plusieurs démêlés avec les autorités avant sa mort par balle devant son domicile en 2025.


























