La Guinée équatoriale veut vaincre le paludisme pour transformer son économie

    • Author, Awal Adjo Adechola
    • Role, BBC News Afrique
  • Published
  • Temps de lecture: 6 min

En Guinée Equatoriale, les autorités ont lancé une vaste campagne de pulvérisation d'insecticides dans les habitations de Malabo, principale ville du pays, afin de réduire la présence des moustiques et les risques de transmission du parasite responsable du paludisme.

Selon elles, cette campagne à grande échelle engagée avec le soutien de plusieurs organisations non gouvernementales doit permettre au pays d'accélérer son programme de développement économique et social d'ici à 2035.

Selon un rapport de la Banque mondiale publié en juillet dernier, 57 % de la population équato-guinéenne vit sous le seuil de la pauvreté en 2024, à cause de la pression inflationniste, entre autres raisons.

Les prix de denrées alimentaires ont nettement augmenté de 4,1 % et le pays reste en proie à des difficultés économiques majeures du fait de sa dépendance aux recettes provenant des exportations du pétroles représentant 46 % de son PIB et 80% de ses revenus souligne Amnesty International. L'organisation ajoute que les exportations du pétrole sont en baisse croissante.

Le gouvernement a lancé un programme de développement économique et social à l'horizon 2035 à travers la diversification de l'économie et avec un investissement dans le tourisme.

Selon le ministre de la santé de la Guinée Equatoriale, l'éradication du paludisme dans les quatre prochaines années est un grand pas dans l'atteinte de cet objectif. Le spécialiste du paludisme et professeur associé de médecine à la faculté de médecine de l'université Johns-Hopkins, Matthew Ippolito, souligne également le rôle du développement économique dans la lutte contre cette maladie, étroitement liée à la pauvreté rurale. Il avertit qu'une reprise de la transmission après une période de recul peut avoir des conséquences particulièrement graves, la diminution de l'immunité de la population exposant davantage de personnes aux formes sévères.

Malabo veut multiplier ses stratégies de lutte

La principale mesure mise en place pour l'éradication à court terme du paludisme est la pulvérisation d'insecticides dans les ménages et agglomérations. Cette ambition est née du succès historique sur l'Ile de Bioko où une campagne de pulvérisation a permis d'obtenir une baisse drastique de la prévalence du paludisme et de la mortalité chez les enfants de moins de cinq ans, a déclaré à BBC News Afrique docteur Makhtar NIANG, directeur de recherche et responsable du centre scientifique de parasitologie à l'institut pasteur de Dakar au Sénégal.

Fort de ce succès, le gouvernement veut reproduire la même initiative sur l'ensemble du territoire. Mais si les résultats ont été atteints sans contrainte majeure sur l'île de Bioko du fait de son isolement, le parasitologue sénégalais prévient qu'une campagne à grande échelle et dans une stratégie nationale n'est pas forcément gagné d'avance.

Outre cette approche de campagne de masse, la Guinée Equatoriale prévoit également le déploiement du vaccin antipaludique R21, recommandé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) pour vacciner 300 000 enfants à l'échelle nationale. De plus, le gouvernement envisage un recours aux drones comme méthode de surveillance afin repérer les zones de forte concentration de moustiques en vue de leur élimination. Enfin, les autorités évaluent la possibilité d'utiliser des moustiques génétiquement modifiés qui ont la capacité de rendre stérile les moustiques et les empêcher de transmettre le parasite responsable du paludisme. Selon Guillermo Garcia, le directeur des programmes internationaux de l'organisation MCD Global Health, la réussite du programme dépendra de la capacité du pays à maintenir ses efforts dans la durée, tout en adaptant les interventions aux enseignements tirés d'autres expériences d'élimination. Un relâchement de la prévention et du contrôle pourrait favoriser une résurgence de la maladie.

La Guinée Equatoriale vise le top 5 des pays ayant vaincus le paludisme

Le pays deviendra le 5e sur le continent à obtenir de l'Organisation mondiale de la santé la certification d'élimination du paludisme. Il rejoindra notamment l'Ile Maurice qui a eu sa certification en 1973, l'Algérie en 2019, le Cap-Vert et l'Égypte en 2024. « Pour ce faire, le pays doit prouver et de manière irréfutable qu'il n'a enregistré aucun cas de transmission locale sur l'ensemble de son territoire pendant au moins trois années consécutives », explique Dr Niang de l'Institut Pasteur de Dakar.

Le parasitologue ajoute que pour octroyer sa certification, l'OMS dépêchera dans le pays une mission d'évaluation au cours de laquelle des experts seront chargés d'évaluer la robustesse des systèmes de détection, vérifier les registres au niveau des laboratoires et des postes de santé pour s'assurer qu'aucun cas n'a été caché ou omis. « C'est à la suite de cette mission qu'un rapport sera soumis à l'OMS afin qu'elle puisse octroyer, sur la base des rapports d'évaluation, officiellement la certification d'élimination du paludisme ».

Le défi de l'élimination du paludisme dans les pays africains

Selon l'OMS, l'Afrique supporte une part importante et disproportionnée de la charge mondiale du paludisme. En 2024, 95% des cas de paludisme sur une population de 265 millions ont été enregistrés en Afrique. La même année, 579.000 personnes sur le continent dont plus de la moitié sont des enfants y ont succombés, ajoute l'agence onusienne. Paradoxalement, les progrès dans la lutte sont étouffés par plusieurs contraintes. Malgré la volonté politique et l'expertise scientifique, la lutte à l'échelle continentale se heurte à l'insuffisance de ressources financières et logistiques, soulignent les chercheurs du centre scientifique de parasitologie de l'Institut Pasteur de Dakar. Selon le Dr Niang, le responsable du centre, « les quatre pays africains ayant jusque-là obtenus la certification de l'OMS combinent une géographie gérable, avec d'un côté des villes insulaires et de l'autre des zones fortement désertiques ; facilitant la surveillance et le contrôle de la transmission : c'est le cas du Cap-Vert et de l'Île Maurice, par exemple. A l'inverse, le climat dans les pays subsahariens comme le Nigéria, la République démocratique du Congo, entre autres, favorise une transmission continue pratiquement toute l'année et la taille de la population pose une contrainte budgétaire majeure. » Il faut tout de même rester optimiste à la vue des résultats obtenus ces dernières années sur le continent, assure Makhtar Niang qui rappelle avoir travaillé avec beaucoup de pays dont le Sénégal sur un plan d'élimination du paludisme d'ici à 2030. Face à l'asymétrie des ressources financières et logistiques, les dirigeants africains devraient investir une partie importante des finances publiques dans l'élimination des obstacles inhérents à la lutte contre le paludisme tout en renforçant la solidarité régionale face à la maladie.